Nuit sans sommeil. J’ouvre la fenêtre pour écouter le silence des étoiles. Malgré la légère bise qui fait frissonner le jardin, l’alyte est au rendez-vous. Le petit crapaud chante sur une seule note, légère et entêtée. Il est à moins de 5 mètres de ma chambre, mais ouf, je ne suis pas la princesse qu’il convoite. Les odeurs du printemps me parviennent, douces et parfumées. Humus, chlorophylle, glycine et merisier. Je me mets au diapason de la terre qui respire. Les pommiers sont en fleurs, grands costauds pleins de délicatesse. Ils offrent au verger le bouquet final et ouvrent le bal des clématites, des aubépines et des sorbiers. Au creux des troncs et dans les feuillages, les oiseaux dorment encore. Il est 4h10. Dans moins d’une heure, les premières notes fuseront. Merle et rougequeue. Le paradis est à ma porte. Je me réjouis de me lever.

Un cri déchirant interrompt ma rêverie. Mon cerveau s’emballe, analyse et réagit : « Ma poule ! » Je saute dans un jogging, m’encouble dans une pantoufle, dévale les escaliers, attrape une lampe frontale et fonce en bas du jardin. Le silence est revenu, ou presque : un poussin piaille faiblement. Je sais qu’elle est là. Le faisceau de ma lampe illumine ses deux yeux. Tête en triangle, museau pointu. La fouine me fixe, hésite. Contrariée, elle lâche sa proie, cherche la sortie. Trop tard : le poussin agonise. La fouine s’énerve, repasse devant moi, ombre souple, puis retrouve enfin son passage secret à travers le double grillage. Bon débarras.

Dans le petit poulailler en bois, deux autres poussins gisent sur la paille, la tête ensanglantée. Ma poule est vivante, prostrée, une plaie ouverte de part et d’autre du cou. Elle a vu le diable. Pire : elle a senti ses crocs et perdu ses petits. Je connais son caractère et sais qu’elle les a défendus courageusement. Doucement je l’emporte, la caresse et lui parle.
Je m’en veux car c’est moi la coupable. J’ai trop baissé la garde. Trop vite oublié qu’à l’heure de nourrir ses adorables petits, la fouine décode les cadenas et démaille les grillages. A ce jeu-là, elle est la plus maline : les poules et moi, nous perdons presque à chaque fois.

Le soleil s’est levé comme si de rien n’était, effaçant sans jugement les mille et un petits drames de la nuit. La vie continue, plus forte que jamais. Belle et mortelle, enfer et paradis.

Epilogue : Cinq jours après le drame, ma poule noire se remet peu à peu de son traumatisme. Encouragée par ses copines, elle devrait bientôt retrouver son appétit. Côté fouine, nous avons refermé le trou par lequel elle s’est faufilée et avons rajouté une troisième couche de treillis.

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