Je voudrais reprendre le cours normal de ce blog, mais je n’y arrive pas. Le printemps s’éveille, le jardin m’appelle, mais je reste figée à rêvasser. Mes gestes sont décousus, mes pensées vaporeuses. Mon corps est de plomb, ma tête est ailleurs. A des milliers de kilomètres d’ici, dans un petit bout d’Afrique où j’ai passé le mois de janvier. Car oui, après onze ans d’abstinence, je me suis permise de prendre l’avion pour découvrir un continent qui m’attirait depuis longtemps. J’ai donc débuté l’année en Zambie, en compagnie d’une petite équipe de chercheurs un peu fous, passionnés par les arbres du genre Brachystegia et leur phylogénie. Pour remettre les pieds sur terre, j’ai besoin de mettre des mots sur les émotions et les images qui me hantent. Alors au risque de paraître décalée, assise bien au chaud près du poêle du cabanon, je vais vous raconter couleurs, odeurs, sourires, lumières et grosses bêtes de l’Afrique…

Formatée par Daktari et les clichés des safaris, j’imaginais la savane brune et poussiéreuse. Et bien pas du tout ! Je l’ai découverte incroyablement lumineuse. A la saison des pluies, elle se décline en mille nuances de vert qui contraste violemment avec le rouge des pistes de latérite et des chandelles dressées par les termites. Appelée miombo, la savane arborée qui s’étire à perte de vue sur le haut-plateau zambien se couvre d’herbes, d’intungulu (aux fruits comestibles), de fougères, de lianes fleuries, d’orchidées ou encore de chanterelles écarlates. Côté ciel, c’est la débandade des bleus, des blancs et des gris, dopés par l’alternance du soleil et de pluie. Des brumes du matin aux orages du soir, le jeu des lumières est extraordinaire. Sous une casquette ou ma cape de pluie, je me suis gorgée de l’aube au crépuscule de cette belle énergie.

Et les bêtes ? En janvier, la faune est difficile à voir dans la végétation luxuriante. Les oiseaux se méritent et, hors des zones bien gardées, les mammifères restent terriblement discrets. Loin des parcs nationaux, les forêts sont belles mais souvent vidées de leurs antilopes sous la pression de la chasse de subsistance et du braconnage. La biodiversité explose dans et aux abords des grands espaces protégés. On sent ou on entend les bêtes avant de les voir: ricanements d’hippo, vocalises de calao. On croise leurs traces sur les pistes : mains de babouin, doigts d’impala, crottes d’éléphant. Chaque première rencontre fascine et impressionne. Ces bêtes-là existent vraiment et, dans une réalité qui nous échappe, partagent souvent le quotidien des habitants. Pourtant les bêtes qui m’ont le plus remuée sont celles que je connaissais déjà. Ce sont nos hirondelles et nos martinets noirs, nos guêpiers et nos milans noirs. Comme moi ils ont fait le voyage, mais à la force de leurs ailes. En vol de survie, pas de plaisance. Les regarder chasser au-dessus des marais m’a émue jusqu’aux larmes.

Et bien sûr il y a les zambiens. Hauts en couleurs, souriants et bienveillants. Leurs villages de terre et de paille sont entourés de cultures de maïs, pommes de terre, tomates et légumes verts, souvent convoités par les éléphants, les phacochères et les hippopotames, ce qui relègue nos campagnols et nos limaces à de la rigolade. Les étals croulent sous les mangues, les bananes et les avocats. Chacun marche pour rejoindre l’école, le champ ou l’église. Dans la brousse, les zambiens se contentent de l’essentiel, avec bonheur. Leur simplicité est une leçon de vie : elle me renvoie face à mes incohérences et à mon énorme responsabilité d’occidentale consumériste.

Puis en moins de 24 heures, la magie du kérozène m’a fait passer du soleil de plomb à la grisaille qui plombe (celle du Plateau suisse). Le choc a été rude mais je commence à refaire surface. Comme les nivéoles et les cyclamens qui sont apparus au jardin. Promis, cette semaine je sème les aubergines.